PERSPECTIVES
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Colloque au Sénat : Philippe Dorge souligne la valeur stratégique des supports papier
Colloque au Sénat : Philippe Dorge souligne la valeur stratégique des supports papier

 

Le 16 juin dernier, Philippe Dorge, directeur général de la BSCC, est intervenu au Sénat lors du colloque intitulé : « Territoires, démocratie, lien : le grand retour du réel et du matériel à l’ère du tout-numérique ». Il a fait la démonstration que le support papier demeure un pilier pour la confiance, la cohésion territoriale et la souveraineté. Il a affirmé sa conviction pour un futur ni tout digital ni tout papier qui reposera sur l’hybridation ainsi que sur le libre choix. Une réflexion et un débat essentiels avec les décideurs publics.

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris que le Sénat allait organiser un colloque sur le thème : « Territoires, démocratie, lien : le grand retour du réel et du matériel à l’ère
du tout-numérique » ?

Organiser une réflexion autour du support papier comme objet physique, à l’heure où le numérique est devenu omniprésent, m’a tout de suite paru essentiel. Nous sommes bien placés à la BSCC pour savoir que le courrier contribue à la cohésion nationale puisqu’il garantit à chaque citoyen un accès égal à l’information, aux échanges et aux services, quelles que soient ses caractéristiques sociologiques. Réunir différents décideurs publics, experts et acteurs économiques autour de la conviction selon laquelle le courrier demeure un pilier de la confiance, de la cohésion territoriale et de la souveraineté m’a semblé une opportunité intéressante pour débattre et croiser les points de vue sur les grandes questions auxquelles nous réfléchissons depuis plusieurs années à La Poste. Pour nous, il ne fait aucun doute que le courrier continuera à avoir une place dans la société française de demain.

Vous êtes, pour votre part, intervenu sur un sujet très contemporain via une communication intitulée
« Territoires, démocratie, lien : le grand retour du réel et du matériel à l’ère du tout-numérique »
Quel a été le point de départ de votre réflexion ?

Il ne s’agit pas d’opposer le numérique au papier. La Poste développe aussi ses propres activités digitales, via Docaposte et la plateforme laposte.fr, avec plus de 22 millions de visiteurs mensuels, ainsi qu’avec Digiposte, le coffre-fort numérique, qui équipe 40 % des salariés français pour la gestion et l’archivage sécurisé de documents personnels et professionnels.

Mais il faut regarder ce qui se joue derrière la dématérialisation. Aujourd’hui, une grande partie de la bascule numérique résulte de décisions économiques, réglementaires et organisationnelles — pas seulement d’un choix des usagers. Depuis les années 2000, les gouvernements successifs et les majorités parlementaires ont engagé ces dématérialisations dans de nombreux domaines : impôts, permis de conduire, certificat d’immatriculation et bientôt peut-être la propagande électorale et les professions de foi.

Or, un document papier se conserve dans le temps. Il offre une lecture claire, sans contrainte d’écran, de résolution ou de compatibilité. Il peut être présenté en justice, porte une date, une signature, et reste difficile à falsifier ou à modifier sans trace. Enfin, il inspire confiance parce qu’il matérialise l’information : il est tangible. Dans beaucoup de cas, pour continuer à recevoir du papier aujourd’hui, il faut se rendre sur un espace client, cocher une option, respecter des délais. Autrement dit, il faut déjà être à l’aise avec le numérique pour demander à ne pas y être contraint.

Il y a bien un débat entre le « tout numérique », qui peut être excluant, et un modèle hybride qui garantit la confiance, l’égalité d’accès et la résilience. Certes, le numérique est synonyme de vitesse et de confort. Mais il ne faut pas oublier que, dès lors que l’accès à l’information dépend de caractéristiques telles qu’un équipement, une compétence ou une connexion, l’égalité recule inévitablement. Derrière la simplification pour l’émetteur, il y a parfois une complexité accrue pour l’usager. Cela peut affaiblir la continuité du service et le maillage territorial. En France, environ 16 millions de personnes sont éloignées du numérique, soit près d’un adulte sur six. Les seniors sont particulièrement concernés : plus de 60 % des plus de 75 ans sont dans cette situation. D’où la nécessité de maintenir des canaux physiques comme le courrier, pour garantir l’inclusion, l’accès aux droits et l’égalité des citoyens. Le véritable enjeu n’est donc pas d’opposer papier et numérique, mais d’organiser une liberté de choix réelle. Dans ce contexte, les supports écrits conservent une valeur stratégique.

En quoi le courrier, support tangible, échappe-t-il à la saturation numérique et redevient-il un actif de relation client et de confiance pour les entreprises ?

Dans un univers saturé d’informations numériques, le support matériel a une force singulière : il sort du flux. Il se voit, se lit, se conserve et fait preuve. Il apporte surtout ce que le numérique ne garantit pas toujours : la lisibilité, la stabilité, la traçabilité.
Face à la multiplication des notifications, des portails clients et des messages éphémères, l’écrit réintroduit un repère stable : un document identifié, consultable, transmissible, qui ne dépend pas d’un mot de passe oublié ou d’une interface qui change.

Dans le même temps, les fraudes, les usurpations d’identité et les cyberattaques progressent fortement. La croissance des cyberattaques globales atteint +30 % en 2026. En 2024, la CNIL a enregistré 5 629 violations de données, avec un doublement des fuites touchant plus d’un million de personnes. En avril dernier, l’ANTS, chargée des cartes d’identité et des passeports, a été attaquée : 19 millions de dossiers exposant noms, adresses, emails et dates de naissance. La question devient donc : un modèle 100 % numérique est-il réellement plus robuste ? Dans beaucoup de cas, la réponse est non. C’est pourquoi, dans les domaines essentiels — santé, administration, contrats, démarches sensibles — l’écrit demeure décisif. Il reste aussi un signe de considération et de respect envers le citoyen ou le client. 

Pour conclure, papier ou numérique ? 

Le vrai sujet n’est pas de choisir mais plutôt de raisonner en termes de sobriété et de pertinence. Choisir le bon canal au bon moment et conserver la capacité de garantir un accès à tous restent des éléments essentiels. Ce qui se fait ailleurs est éclairant : les pays les plus avancés ne suppriment pas l’écrit ; ils l’hybrident. Aux États‑Unis : le courrier est “augmenté” par le digital. Avec Informed Delivery, l’USPS permet de prévisualiser son courrier à venir et de recevoir des notifications par email, tableau de bord ou application mobile. Le support écrit reste livré ; le numérique ajoute une couche de pilotage et de prévisibilité. Au Canada, Canada Post propose MyMail, un service d’alertes sur le courrier entrant via l’application et/ou l’email, pour savoir ce qui arrive à l’adresse. Là encore : on ne remplace pas l’écrit, on le rend plus pratique et plus lisible. En Suisse, Swiss Post a fait d’ePost une plateforme de communication : réception, envoi, archivage et livraison hybride — numérique dans l’application ou physique dans la boîte, selon la préférence de l’usager. Au Royaume‑Uni, Royal Mail propose Hybrid Mail : l’émetteur transmet le document numériquement ; Royal Mail l’imprime, le met sous pli et le distribue physiquement. C’est une réponse moderne : maintenir le support écrit tout en allégeant la logistique. La Poste n’est pas en reste et hybride, depuis de nombreuses années, ses offres : E-lettre rouge, lettre recommandée en ligne, Courrier Industriel Premium… Le digital simplifie et enrichit l’offre pour l’expéditeur ; le destinataire, lui, continue à recevoir le courrier au format papier… le meilleur du papier et du numérique en quelque sorte !

La conclusion de ce benchmark est claire : le futur ne sera ni “tout digital” ni “tout papier”. Il reposera sur l’hybridation, sur la confiance, sur la pertinence d’usage de chaque canal et sur le libre choix d’un support papier sans passer par le canal numérique.

Dès demain, nous pouvons garantir à chaque citoyen le droit de recevoir un document papier pour les communications sensibles et essentielles, sans démarche numérique préalable. Pour cela, il faut solliciter le législateur et les ministères concernés afin d’inscrire ce droit dans la loi et les règlements. Il faut aussi mobiliser les grandes administrations — DGFiP, assurance, banque, santé — pour qu’elles proposent systématiquement le papier comme option accessible à tous.

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