Face au dérèglement climatique, à l’explosion des coûts des sinistres et aux ruptures technologiques liées à l’IA, l’assurance vit un moment de vérité. Pour Pascal Demurger, directeur général de la MAIF, cette crise oblige les assureurs – et plus largement les entreprises – à devenir résolument hybrides : conjuguer prévention et réparation, technologie et relation humaine, performance économique et impact social, court terme du marché et temps long des territoires. À la tête de la MAIF, pionnière du dividende écologique et d’un modèle d’affaires orienté vers l’impact, il défend une assurance capable d’anticiper, d’adapter et de protéger dans un monde instable. Une vision qui redéfinit le rôle de l’entreprise dans la société du XXIe siècle.
Diriez-vous que face au changement climatique, le secteur de l’assurance traverse un moment existentiel ?
Le secteur entre effectivement dans un moment charnière. Depuis le début du siècle, la moyenne des coûts liés aux événements climatiques, calculés sur cinq ans, a été multipliée par quatre. Le poids financier de ces impacts mord déjà sur l’assurance. Cette hausse continue entraîne deux conséquences. D’une part, le prix de l’assurance peut devenir inaccessible pour certains ménages modestes. D’autre part, les outils d’analyse très fins dont nous disposons nous permettent aujourd’hui d’identifier les risques – inondations ou autres dommages – de manière extrêmement précise, jusqu’au niveau de l’adresse. Ces analyses nous montrent que certaines zones géographiques peuvent ainsi devenir inassurables, créant un effet domino : les assureurs qui resteraient porteraient l’intégralité des coûts.
Comment sortir par le haut de cette situation ?
Je plaide depuis des années pour une mutualisation du risque climatique à l’échelle de l’ensemble du marché, pilotée par la Caisse centrale de réassurance (CCR), l’établissement public chargé de la réassurance des catastrophes naturelles. Cette proposition, qui figurait dans le rapport Langreney (publié en avril 2024 à la demande du ministère de l’Économie, ndlr), était jusqu’à il y a deux ans accueillie avec réserve. La profession préférait laisser faire le marché. Aujourd’hui, l’accueil est beaucoup plus favorable, y compris du côté des pouvoirs publics, conscients des risques sociaux et politiques d’une dégradation de l’assurabilité. Un Observatoire de l’assurabilité, lancé par la Fédération française de l’assurance avec l’appui de cet établissement public, a d’ailleurs été créé. Sur cette base, une adaptation des prix et des taux de remboursement par la CCR permettrait d’assurer le maintien des assureurs sur l’ensemble des territoires.
Quel rôle peuvent jouer les assureurs dans ce contexte ?
Les assureurs peuvent être des acteurs clés de l’atténuation et de l’adaptation au changement climatique. C’est notre cas à la MAIF, à travers nos politiques d’investissement mais aussi notre façon de réparer. Nous avons été les premiers à recourir massivement aux pièces d’occasion pour la réparation automobile et avons contribué à réorganiser la filière des épavistes. Bien que le cadre juridique nous contraigne encore à une remise en état « à l’identique » après sinistre, nous tenons de plus en plus compte des futurs impacts climatiques dans nos réparations. Nous finançons également des actions de préservation de la biodiversité grâce à notre dividende écologique. Pour la troisième année consécutive, 10 % de notre résultat y sont consacrés, en partenariat avec le Fonds Nature 2050. Une partie de ce dividende finance aussi des actions de prévention pour les sociétaires les plus affectés par le changement climatique.
Les acteurs mutualistes en général, la MAIF en particulier, disposent-ils d’atouts spécifiques dans ce contexte ?
Oui. N’étant pas tributaires des marchés financiers, nous nous projetons plus facilement dans le temps long, là où les coûts de la prévention seront compensés par les économies réalisées ensuite sur la couverture des risques. À la MAIF, nous intégrons par ailleurs nos performances environnementales et sociales au même niveau que nos performances économiques dans les outils de pilotage de l’entreprise.
Diriez-vous que cette hybridation des performances appartient à votre ADN ?
Les considérations d’impact « éthique » sont présentes depuis longtemps à la MAIF, où je suis entré il y a de nombreuses années avant d’en prendre la direction en 2009. Mais elles étaient alors souvent perçues en opposition à la performance économique. Ce que nous avons institutionnalisé ces dernières années, c’est au contraire de faire de l’impact une source de performance. Nous ne prenons pas ces engagements uniquement par souci de préserver la planète et la société. En induisant un mode de management, une confiance et une culture d’entreprise particuliers, cela se traduit d’abord sur nos collaborateurs. Cela influence positivement leur niveau de motivation, leur épanouissement et leur engagement. Notre marque employeur en bénéficie, en termes de recrutement de talents ou de fidélité. Du côté des sociétaires, une meilleure écoute et une meilleure indemnisation induisent un taux de fidélisation particulièrement important. Cela obéit au même mécanisme. Un impact positif sur le monde génère un retour positif pour l’entreprise.
Comment s’hybrident l’humain et la technologie, notamment l’IA ?
Nous avons identifié trois risques principaux liés à l’IA, auxquels nous cherchons à apporter des réponses. Pour ne pas être décrochés par rapport aux standards du marché, nous faisons preuve d’un volontarisme très fort. Cela nous permet de proposer une hybridation fondée sur le choix du sociétaire : nous ne voulons priver personne ni d’une interface IA, ni d’une interaction humaine. À l’inverse, le risque existe de gaspiller des investissements sur des sujets qui évoluent aussi rapidement. C’est pourquoi nous menons des phases d’expérimentation. Mais le risque le plus grave serait de déployer l’IA sans la confiance des collaborateurs. Pour l’éviter, nous avons organisé une convention salariée dédiée à l’IA. Elle nous a permis d’écouter les propositions du corps social, d’apaiser ses craintes et de diffuser progressivement l’outil en y associant les salariés.
« Les entreprises comprennent que leur impact positif conditionne leur performance future. »
Le rôle de l’entreprise dans la société doit-il également devenir de plus en plus hybride ?
Lorsque j’ai publié en 2019 mon premier livre, L’entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus (éditions de l’Aube), on m’a regardé comme un ovni. Depuis, la perception de l’engagement des entreprises et de leur impact sur la société a beaucoup évolué. Les entreprises comprennent que leur impact positif conditionne leur performance future. Mais cette prise de conscience évolue à un rythme trop lent. C’est pourquoi, au Mouvement Impact France, que je copréside avec Julia Faure (fondatrice de Loom, ndlr) nous incitons les pouvoirs publics à rapprocher l’horizon du temps où l’impact devient économiquement rentable. Cela suppose un environnement réglementaire, financier et fiscal favorable aux pratiques vertueuses. La conditionnalité des aides publiques – 211 milliards d’euros par an selon le Sénat – en est un levier. Nous devons aussi protéger notre territoire et notre économie face à des acteurs qui ne respectent pas nos règles, ce que permet l’extraterritorialité européenne dans le cadre d’un devoir de vigilance. D’où l’incompréhension face au détricotage récent de certains textes à Bruxelles : autant simplifier certaines démarches comme la CSRD pouvait s’entendre, autant revenir sur le devoir de vigilance est un contresens stratégique.
Dans votre nouveau livre, vous élargissez cette réflexion à la manière dont nous sommes dirigés en France. Comment ces deux dimensions – gouvernance de l’entreprise et gouvernance de la Nation – se rejoignent-elles ?
L’hybridation, c’est accepter la complexité et conjuguer des logiques qui semblent opposées : leadership et coopération, court terme et temps long, performance et impact. Dans Gouvernez autrement !, j’appelle à appliquer cette même approche à l’échelle nationale : sortir d’un pouvoir trop vertical pour construire un pouvoir adulte, fondé sur la confiance, la transparence et la responsabilité partagée. Cette maturité est essentielle pour affronter les défis d’un monde instable.
« J’appelle à sortir d’un pouvoir trop vertical pour construire un pouvoir adulte, fondé sur la confiance, la transparence et la responsabilité partagée. »
Article issu du Hub, le média de la transformation positive de La Poste, qui décrypte les tendances.
Découvrez-le en cliquant ici.
BIO
Ancien élève de l’ENA, Pascal Demurger rejoint la MAIF en 2002 et en prend la direction en 2009. Convaincu que l’entreprise doit prendre des responsabilités dans la résolution des défis écologiques et sociaux contemporains, il partage cette conviction dans un livre L’entreprise du XXIe siècle sera politique ou ne sera plus, publié en juin 2019 aux Éditions de l’Aube. Devenue société à mission en 2020, la MAIF se distingue notamment par la création d’un dividende écologique investi dans des initiatives de préservation de la nature. En janvier 2022, Pascal Demurger publie un rapport en partenariat avec la Fondation Jean- Jaurès, qui formule 12 propositions pour inciter chaque entreprise à s’engager dans la transition écologique et sociale. Dans le prolongement de ces réflexions, il s’engage au sein du mouvement Impact France et dont il est coprésident depuis mai 2023. Il vient de publier Gouvernez autrement ! Plaidoyer pour un exercice adulte du pouvoir, aux Éditions de l’Aube.